L’Amoureuse d’Encre et de Papier – Perdue dans ses Mondes

Une amoureuse de littérature était-elle. Les pages étaient sa texture préférées, qu’importait ce qui supportait son dos, qu’il soit de pierre ou de sable, de bois ou de plumes. Une fois son regard entre 4 couvertures, son monde n’était plus le même.

La librairie

Les cours étaient terminés, aussi devait-elle se hâter pour rentrer. Mais elle ne pouvait imaginer une journée sans passer devant sa librairie. Celle de son enfance. Celle de ses amours les plus intimes.

Son cœur ne saurait-il se contenter que d’un simple regard envers la vitrine extérieure?

Chaque jour était une aventure dès lors qu’elle passait devant les livres insidieusement organisés pour attirer d’une manière ou d’une autre son regard. Sa libraire lui jouait toujours un tour vicieux, un moment ou l’autre. Et ce jour-ci, elle le savait au fond d’elle. Sa libraire gagnerait.

Elle marchait sans courir, comme pour savourer le moment où elle croiserait les pages colorées et ternes des couvertures de papier. Jamais elle ne courrait. L’envie ne lui manquait jamais non plus. Elle pensait à sa mère lui murmurant à l’oreille « L’empressement et l’impatience, te feront perdre la surprise ». Elle ne savait pas trop pourquoi. Elle n’avait jamais compris le sens caché de ces mots. Mais elle avait toujours écouté, attendant avec envie le jour où elle comprendrait.

C’était elle qui lui avait mis entre les mains son premier livre. Son premier univers. Son premier chagrin d’amour. Depuis, elle n’avait cessé sa quête.

Le moment arrivait. Elle y était presque. Elle pouvait presque sentir l’odeur étourdissante du bois vieilli, du papier jauni.

Elle y était.

Et comme si elle avait senti son arrivée. Son Cupidon était déjà dehors, un dalmatien à ses pieds.

Son cœur accéléra soudainement quand elle croisa le regard de celle à cause de qui son cœur chavirait si souvent. Elle souriait.

Quand la jeune fille arriva, sa libraire rentra dans son royaume. Elle ne tenta même pas de jeter un œil à la vitrine. Elle lui emboîta le pas et ses narines furent, l’espace d’un souffle, d’un monde à l’autre.

Sa libraire ne s’était pas retournée et était partie dans l’arrière boutique. Aussi la lectrice affamée jeta son dévolu sur les titres serifs qui l’entouraient, se donnant une contenance. Elle ne voyait que de l’encre noire brillante, des couleurs glacées. Son esprit s’était envolait depuis cinq souffles.

Au sixième, son bourreau revint avec, entre les mains, un épais bouquin banal. Elle aurait pu être déçue, se sentir trahie, si ce n’avait été pour ce regard bien connu qui lui disait « Je sais qu’il te plaira ». Elle avait confiance.

Ses mains agissèrent d’elles-mêmes quand elles tirèrent les bras pour laisser aux doigts le plaisir de posséder l’ouvrage.

Sans un autre mot, ni de l’une ni de l’autre, elle alla posait son sac à dos derrière le comptoir pour elle-même se poser à son endroit favori: un endroit reclus, entre deux bibliothèques et dont les livres étaient tellement inintéressants que personne ne pouvait l’embêter. Son antre.

Voyageuse

Elle n’avait pas de rituel, à l’ouverture d’un livre. Elle ne tergiversait pas et commençait sans attendre que le monde ne tourne une seconde de plus. Elle lisait toutes les premières pages, sauf la table des matières si elle y était, en étant toujours curieuse de ce qu’il l’attendait au détour de la suivante.

Les mots étaient puissants, en elle. Il lui fallait généralement peu de temps avant de plonger dans des abîmes blanches et noires même si certains livres lui demandaient plus de patience. Il n’en fut rien cette fois-ci. Son attention fut captée à l’instant même où ses yeux imaginaient les premiers mots.

Elle disparût dans son nouveau monde.

Plus rien n’avait d’importance, plus rien n’existait si ce n’était le froissement des pages entre ses doigts qui la ramenait régulièrement à la réalité. Durant une fraction de seconde. Le froid de la couverture sur ses cuisses dénudées en cette chaude saison n’avait déjà plus cet effet.

Elle lut pendant peut-être une heure avant que son bourreau ne se plante devant elle. Sa libraire était la seule personne pouvant lui faire lever les yeux.

A contre-cœur, sans protester pourtant, elle s’arracha douloureusement à l’étreinte de ses nouveaux amis et amours pour tendre le livre à celle qu’elle aimait tant et détestait tout autant. Le bruit mat saigna son cœur mais elle tint bon.

Elle reviendrait demain. Et après demain encore.

Le Pacte

Cela faisait une éternité qu’elles se connaissaient toutes les deux. Et depuis une éternité, elle avait le privilège de lire sans jamais acheter.

Lorsqu’elle fit sonner la clochette en rentrant dans la librairie, elle se souvint de leur accord. Leur Pacte.

Plus jeune, quand elle rentrait seule, elle n’avait pas les moyens de s’acheter des livres, si ce n’était pour les plus décousus et abîmés qui ne valaient guère quelques pièces. Alors, elle osait lire un bout de livre ici et là pendant plusieurs jours avant d’achever le livre. Elle était persuadée que la libraire était trop naïve pour s’en apercevoir. Jusqu’au jour où elle lui retira des mains un monde dans lequel elle était tombée si profondément qu’elle ne put remonter sans le terminer. Sa libraire n’était pas naïve. Et elle lui avait fait savoir. Elle avait alors dépensé toutes ses économies pour s’offrir la fin du livre. Depuis, il était devenu l’emblème de son amour.

Par la suite, devant sa mine déconfite jour après jour tandis qu’elle revenait pour seulement dévorer les étagères de bois, sa libraire lui avait proposé un marché. Elle n’aurait pas le droit d’amener les livres chez elle mais elle aurait le droit de les lire sur place. A la seule condition, bien sûr, qu’elle vienne travailler avec elle tous les samedis matins, qu’importe ce qu’elle avait de prévu.

Elle n’avait pas mis l’équivalent d’un souffle à répondre vivement oui de la tête.

Et voilà 5 ans qu’elle y travaillait sans jamais rater un samedi. Sans jamais rater une occasion de s’asseoir dans son coin de librairie.

Tristesse

Ce serait sa dernière entrevue avec ses amis. Qu’importe à quel point elle refusait de l’admettre, elle le savait. Elle devrait bientôt leur dire au revoir et cela lui provoquait un mélange de mélancolie profonde, d’appréhension et d’excitation.

Elle se dirigea vers son antre où l’attendait la porte de ses soupirs essoufflés.

Pas d’empressement. Elle s’imposait discipline et calme pour ne pas ruiner la fin de son aventure.

Lignes après lignes, pages après pages, son cœur ne put cependant s’empêcher d’accélérer à mesure que les murs s’échappaient de sa main droite pour rejoindre sa main gauche.

Les dernières pages arrivèrent. Les dernières lignes. Elle repoussa toutes ses pensées pour ne se focaliser que sur l’imaginaire, l’aventure. Ses amis, ses amours.

La dernière page arriva. La dernière ligne.

Elle ferma ses yeux comme pour sentir une dernière fois l’air de ce monde. Puis, elle ferma le livre d’un bruit sourd avant de se laisser glisser dans la mélancolie de l’aventure achevée.

Un monde de plus se fermait dans son cœur et son esprit après avoir envahi ses journées et ses nuits.

Elle était seule. Elle était vide. Elle était triste.

Elle se sentait perdue dans une myriade d’émotions. Sans le savoir encore, elle s’en remettrait. Avant de se perdre de nouveau…

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